Journée Mondiale des Femmes et Filles de Science
A l’occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science de l’UNESCO le 11 février
Regards croisés entre une chercheuse mondialement reconnue, Véronique Gouverneur (Professeure à l’Université d’Oxford (UK), Prix binational SCF Franco-Britannique 2025), et une jeune chercheuse en pleine émergence, Lucile d’Anthore-Dalion (Chargée de Recherche CNRS au CEA Saclay, Prix Emergence M. Julia de la DCO 2024).
- Pourriez-vous décrire votre parcours scientifique jusqu’à aujourd’hui ?
V.G. : Ma passion pour la chimie a nourri toute ma carrière et m’a progressivement conduite jusqu’à mon poste actuel de Waynflete Professor of Chemistry à l’université d’Oxford. Ce chemin a été exigeant, parfois inattendu, mais toujours stimulant. Chaque étape m’a permis d’apprendre, de me remettre en question et de confirmer mon attachement profond à la recherche scientifique.
L. A.-D. : Après une classe préparatoire au lycée Corneille de Rouen, j’ai intégré l’École polytechnique en 2009. Dans cette école d’ingénieur généraliste, je me suis peu à peu spécialisée en chimie. J’ai ensuite effectué ma quatrième année à l’ETH de Zürich (Suisse) où j’ai obtenu un Master of Science en chimie. J’ai eu la chance de réaliser ma thèse de doctorat sous la direction du Pr Samir Zard à l’École polytechnique, pendant laquelle j’ai notamment développé de nouvelles méthodes d’alkylation de cétones en utilisant la chimie radicalaire des xanthates. Après ma soutenance en décembre 2016, j’ai obtenu une bourse de la Fondation Humboldt pour rejoindre, pendant 1 an, le groupe du Pr Paul Knochel à l’université Ludwig-Maximilians de Münich (Allemagne) et y développer de nouveaux échanges halogènes-lanthanides. Depuis 2018, je travaille au laboratoire LCMCE/NIMBE du CEA Saclay, tout d’abord comme post-doctorante, puis, depuis 2019, comme chargée de recherche au CNRS. Mes recherches portent essentiellement sur l’activation des liaisons oxygénées, en particulier les liaisons N–O et C–O comme plateformes pour le développement de nouvelles méthodes catalytiques de synthèse de molécules organiques.
- Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous orienter vers la recherche scientifique ?
V.G. : J’ai toujours aimé les sciences à l’école, avec une affinité particulière pour la chimie et les mathématiques. J’ai aussi eu la chance d’être soutenue sans réserve par mes parents, qui m’ont encouragée à suivre la voie qui me correspondait le mieux. La carrière universitaire s’est imposée assez naturellement, notamment pour la liberté qu’elle offre : celle de choisir ses propres questions de recherche et de les explorer en profondeur. Cette liberté est un privilège précieux.
L. A.-D. : C’est un métier-passion qui me donne envie de me lever le matin. La question « pourquoi ? » a toujours fait partie de mon quotidien. Adolescente, j’ai dit à mes parents « J’aimerais faire un métier où on apprend tous les jours ». Je l’ai finalement trouvé ! Comprendre comment fonctionne la matière, résoudre un problème, imaginer au tableau une réaction qu’on arrive ensuite à réaliser dans le ballon, sont autant de petits moments de joie au quotidien. Mais la recherche scientifique, ce n’est pas que la science. C’est aussi un vrai travail d’équipe, une communauté soudée, et des jeunes qu’on contribue à former, autant d’aspects du métier qui le rendent passionnant.
- Avez-vous rencontré des personnes qui ont marqué votre parcours, positivement ou négativement ?
V.G. : J’ai eu la chance d’être entourée de nombreuses personnes bienveillantes, tant dans ma vie personnelle que professionnelle, qui ont soutenu mon évolution et qui ont cru en moi. Quant aux influences négatives, j’essaie autant que possible de m’en éloigner et de me concentrer sur ce qui me fait avancer.
L. A.-D. : J’ai eu la chance d’être soutenue, depuis le début de ma carrière, par des personnes exceptionnelles, scientifiques ou non. Tout d’abord, par mes parents et mon conjoint, qui ont toujours cru en moi, même quand je n’y croyais pas moi-même. Ensuite par mon directeur de thèse, le professeur Samir Zard, qui était également mon enseignant à l’École polytechnique. Grâce à son soutien, j’ai fait mes premiers pas dans le monde de la recherche et j’ai rencontré de nombreuses personnes bienveillantes qui m’ont aidée et soutenue aux étapes clés de ma carrière. Je ne pourrais pas toutes les citer ici et la liste continue de s’allonger au fil des ans. J’ai certainement eu beaucoup de chance, mais personne ne m’a freinée jusqu’à aujourd’hui… le soutien de ma famille, de mes collègues, de la communauté et, peut-être, mon caractère optimiste et bien trempé m’en ont préservée.
- Aviez-vous envisagé d’autres carrières avant de vous engager dans la chimie ?
V.G. : J’ai toujours été très attirée par la nature et la faune sauvage. Plus jeune, je n’avais pas vraiment conscience des carrières qui auraient pu me permettre de concilier cette passion avec un métier. Avec le recul, je suis convaincue d’avoir fait le bon choix : la chimie est un domaine clé pour relever les défis environnementaux actuels, notamment à travers le développement de la chimie durable et d’innovations à fort impact.
L. A.-D. : Très tôt, j’ai voulu devenir pédiatre et ce rêve m’a poursuivie jusqu’au moment de faire le choix des études, en terminale. Les 10 ans d’études m’ont tout à coup fait peur. C’est pourquoi je me suis tournée vers une classe préparatoire scientifique. J’aimais les sciences et, comme mes parents me l’ont dit à l’époque, ce n’était pas une année perdue car c’était une excellente formation pour « apprendre à apprendre ». Et c’est là qu’un nouveau monde s’est ouvert à moi : celui des sciences fondamentales. En faisant des mathématiques, de la physique et de la chimie tous les jours, j’ai compris que c’était ça qui me plaisait : résoudre des problèmes scientifiques, comprendre comment la nature fonctionne. Je me suis ensuite spécialisée en chimie pour « faire des médicaments », mais un stage dans l’industrie pharmaceutique m’a frustrée : j’avais envie de comprendre comment les molécules se formaient et pas seulement de les produire… Finalement, sans le vouloir, j’ai fait presque 10 ans d’études ! Et grâce à ces études, j’ai aujourd’hui un métier qui me passionne.
- Quelle place accordez-vous aux prix et distinctions dans une carrière scientifique ?
V.G. : Les prix et distinctions ne sont pas indispensables, mais ils constituent toujours une grande source de joie. Ils mettent en lumière le travail collectif, la créativité et l’engagement de mon équipe et de mes
collaborateurs. Ils sont aussi une façon de rendre hommage aux mentors et collègues qui m’ont accompagnée tout au long de mon parcours.
L. A.-D. : Les prix et distinctions sont bien sûr loin d’être un but en soi, mais recevoir ces marques de reconnaissance m’a permis de gagner en confiance en moi et dans mon travail, et de valoriser mes collaborateurs qui contribuent à celui-ci. La visibilité, même éphémère, qu’ils apportent peut également servir de tremplin pour les étapes suivantes d’une carrière et, en tant que femmes, nous permet d’endosser un certain « rôle model » auprès des plus jeunes, montrant que, oui, les femmes peuvent aussi faire des sciences.
- Selon vous, comment trouver un équilibre durable entre vie professionnelle et vie personnelle dans la recherche ?
V.G. : L’équilibre ne se construit pas du jour au lendemain. Il se trouve avec le temps, à condition de rester authentique et de faire preuve de patience, envers soi-même comme envers les autres.
L. A.-D. : Une bonne organisation et le soutien à la maison comme au travail ! Et aussi avoir conscience que les deux ne sont pas incompatibles. J’attends aujourd’hui mon troisième enfant et j’arrive à passer de nombreux moments précieux avec ma famille sans pour autant mettre ma carrière de côté.
- Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui souhaitent se lancer dans la recherche scientifique ?
V.G. : Je leur dirais de ne pas trop hésiter. Si vous aimez les sciences, lancez-vous. Aucun parcours professionnel n’est simple, et la recherche ne fait pas exception, mais elle offre des satisfactions incomparables : la joie de découvrir, de créer, d’accompagner des étudiants brillants et de contribuer, directement ou indirectement, au progrès de la société.
L. A.-D. : Ne pas hésiter et ne pas s’autocensurer ! La recherche n’est pas réservée à ceux considérés comme des génies. C’est un très beau métier où la science se mêle à de belles aventures humaines.
- Si vous aviez l’occasion de recommencer votre carrière avec trente ans de moins, feriez-vous des choix différents ?
V.G. : Non, je ne changerais rien. Il n’existe pas de parcours parfait. Chaque chemin comporte ses propres défis et ses récompenses, et c’est précisément ce qui le rend riche et formateur.
- Quel pourrait être votre objectif à atteindre pour la fin de votre carrière et comment pensez-vous l’atteindre ?
L. A.-D. : Je souhaite continuer à faire de la recherche en espérant que ma modeste contribution au fil des années permettra de faire avancer les connaissances. J’espère aussi que je pourrai penser à toutes ces années de travail et me dire que j’ai été un peu utile à la société, sur le plan scientifique, en formant les plus jeunes, et en partageant ma passion pour la chimie, car c’est également pour cela que nous faisons de la recherche : c’est avant tout une passion, mais c’est aussi un métier où l’on souhaite servir à quelque chose dans un futur plus ou moins proche.
- Véronique pose une question à Lucile : Quel est le point culminant de votre carrière de chercheur à ce jour ?
L. A.-D. : J’ai obtenu cette année une bourse ERC Starting Grant. Cette bourse revêt deux aspects complémentaires. C’est une forme de reconnaissance du travail accompli ces dernières années, ainsi qu’une validation des méthodes de travail que nous avons pu développer dans le groupe. Mais c’est surtout un défi intellectuel et scientifique pour les années à venir, car ce financement va me permettre de travailler en profondeur sur un sujet de recherche.
- Lucile pose une question à Véronique : Comment faites-vous pour être toujours aussi innovante dans vos projets de recherche ?
Entretien réalisé par Sébastien Vidal, Erica Benedetti et Frédéric Lamaty tous trois membres du Bureau de la Division de Chimie Organique (SCF) et plus particulièrement en charge de la diversité, de la parité et du lien avec le réseau jeune de la SCF.

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